Cellule grise
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Le décor représente une cellule de prison. Il y a trois lits, dont un seul semble occupé au début. Les murs sont nus, à part quelques photos accrochées. Au fond se trouve un coin toilette avec WC. L’ensemble tient en quinze mètres carrés au maximum. Au lever du rideau, un homme (Bruno) est au milieu de la pièce. Il est en tee-shirt et il fait des pompes avec une volonté farouche de se défoncer. Il a environ quarante ans. On entend le bruit des clés dans la serrure. L’homme s’arrête et se relève, un peu essoufflé. Un autre homme (Samuel) entre. Il a la trentaine, porte des lunettes et est moins costaud que le premier. Il marque un temps d’arrêt, salue d’un petit signe de tête. Bruno, l’instant de surprise passé, gueule vers la porte qui vient de se refermer.
Bruno – Hé ! C’est quoi, ce cadeau ? Je suis en isolement, ou pas ?! Hé !! Enlevez-moi ce type, j’ai pas demandé de petit copain ! (Un temps. Les deux se regardent.) Putain…
Sam – Ne vous inquiétez pas, c’est juste pour une nuit.
Bruno – Ah ouais ? Tu es la pute de service ? Tu fais le tour des Haute Sécurité, une nuit par cellule ?
Sam (Après un sourire forcé et un regard autour de lui : ) Je prends quel lit ?
Bruno – Pas le mien. (Sam choisit un des deux autres lits…) Ça veut dire quoi, juste pour une nuit ? Tu es condamné à 24 heures, et on te colle dans le quartier des peines maxi ? Tu te fous de ma gueule ?
Sam – Je ne me permettrais pas. Non, c’est un caprice de l’administration. (Il entreprend d’installer son drap et sa couverture…) En fait, j’avais pris six mois. La semaine dernière, j’ai été libéré…
Bruno – Et dehors tu t’emmerdais, tu as demandé à revenir !
Sam – Pas vraiment. Un gratte-papier du tribunal, comme ça pour s’occuper, a vérifié mon dossier, il a compté, recompté, règle de trois, preuve par neuf tout ça, et il a vu que j’avais purgé seulement cinq mois et 29 jours… (Un temps. Regard incrédule de Bruno.) Alors ils sont venus me rechercher pour que je fasse mon dernier jour de tôle…
Bruno – C’est bien ce que je disais : tu te fous de ma gueule.
Sam – Même pas. L’administration a ses raisons que la raison ignore…
Bruno(Il cogne un grand coup dans le mur. On le devine extrêmement violent.) Merde !!! Putain c’est quoi, cette embrouille ? L’année dernière, ils avaient dit qu’ils ne colleraient plus jamais personne avec moi ! Solitude à perpète !… (Sam est inquiet et impressionné.) Qu’est-ce que tu fous là ? J’y crois pas, à ton histoire ! Ils t’ont foutu chez moi, c’est pour me tester. Pour me provoquer ! Tu as l’air d’un petit mec minable et gentil qui a tiré une peine de principe pour un enculage de mouche, et si ça se trouve tu es un tueur en série complètement barjot ! (Il recogne le mur.) Solitude à perpète, ils avaient dit !… (Un long silence.)
Sam – Vous n’êtes pas obligé de me croire. C’est complètement nul, revenir pour faire le dernier jour. Je suis le premier à trouver ça nul, vous pouvez être sûr ! C’est tellement incroyable que ça ne peut pas s’inventer ; c’est obligé d’être vrai ! (Bruno le regarde durement.) … Je me case dans un coin, je ne fais pas de bruit, je ne dérange rien, j’attends vingt-quatre heures et puis voilà… Je comprends que ça vous agace, mais bon, demain…
Bruno – Le mec l’année dernière, ça leur a pas suffit…
Sam – Et je vous jure, la nuit, je ne ronfle pas.
Bruno (Plus pour lui-même : ) Ils savent bien que j’y arrive pas… Ils savent bien. (Il se prend la tête dans les mains. Long silence.)
Sam (mal à l’aise) Je m’appelle Samuel… Sam, si vous préférez.
Bruno – Je préfère pas. Pas de familiarité, on n’est pas intimes.
Sam – D’accord. C’était juste pour… En voisins de paillasse, on ne va pas se donner du « monsieur », non plus…
Bruno – Samuel.
Sam – Et vous ? C’est comment, votre nom ? (Pas de réponse. Bruno semble s’être renfermé dans un monde de tourments intérieurs.) Ce petit renseignement, ce n’est pas pour chercher l’intimité. C’est une simple commodité.
Bruno - … Tu ne devineras jamais.
Sam – C’est pour ça que je demande.
Bruno – … Le furieux.
Sam - … Pardon ?
Bruno(Il crie :) Le furieux ! (et il se radoucit aussitôt en souriant, content de son effet.) C’est comme ça que la plupart des gens m’appellent. Mon vrai nom, c’est Leblanc. Paraît que ça me va pas. Ça fait penser à une colombe, à un agneau. Ça me va pas.
Sam – En blanc, il y a aussi des ours. Des loups, même.
Bruno – On y pense moins. Je suis trop dégueulasse pour qu’on m’appelle Leblanc.
Sam – « Le furieux », j’aurai du mal.
Bruno – Eh bien le plus simple, c’est que tu m’appelles pas !
Sam – … Vous avez un prénom, peut-être ? (Bruno réagit seulement par un petit rire.) Je vous promets : ce sera ma dernière question. Votre âge, votre casier, votre numéro de sécu… (Geste pour signifier qu’il n’en parlera pas. Un temps, puis comme « le furieux » tarde encore à se livrer, il se désigne en précisant :) Fortan Samuel. Et vous : Leblanc… comment ?
Bruno – (Il regarde Samuel et finit par lâcher :) … Bruno. Bruno ! Est-ce qu’on a idée de s’appeler Bruno !
Sam – Pourquoi pas ?
Bruno – Bruno. Un prénom pour épouser une Chantal, pour être magasinier, et pour jouer au foot le dimanche matin avec une bande de copains bedonnants.
Sam – Clichés. On pourrait dire la même chose avec Patrice ou Christian…
Bruno – Non.
Sam – Si. Votre identité ne vous plaît pas, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour…
Bruno – Stop ! Des psychologues, j’en ai usé trois. Viens pas jouer sur ce terrain là. (Un silence. Sam n’ose plus relancer la conversation. Bruno s’allonge sur son lit. Sam sort sa petite trousse de toilette réglementaire. Savon, peigne, brosse à dents…)
Sam – … L’avantage dans mon cas, c’est que les bagages ne sont pas longs à défaire !… Je peux prendre dix centimètres du coin toilette ?
Bruno – Sans blague, c’est vrai qu’ils t’ont refoutu en tôle pour vingt-quatre heures ?
Sam – Vrai.
Bruno(Il se redresse brusquement.) Et cet enfoiré de directeur, quand il t’a vu arriver, il a dit : « tiens, on va le caser chez le furieux, ça mettra de l’ambiance ! »
Sam – Je ne l’ai pas vu, le directeur.
Bruno – Il a regardé son planning. « Hé, c’est que monsieur Samuel n’avait pas réservé, et nous sommes complets ! Nous attendons même pour ce soir un car de dealers qui ont loué pour cinq ans, et un grand criminel pour qui il faut une suite très calme au dernier étage, et même un trésorier de parti politique qui a retenu un studio jusqu’à la prochaine amnistie ! Nous n’avons plus une place, les pauvres sont déjà à cinq dans des chambres pour deux ! Monsieur Samuel, en cette saison, ce n’est vraiment pas raisonnable d’envisager un week-end à l’improviste. Tout ce que je peux faire, c’est vous trouver une petite place en QHS. Chez des pensionnaires en isolement. Après tout, solidarité, ces clients privilégiés peuvent bien se montrer accueillants quand tous les autres s’entassent ! Le furieux, par exemple ! Une nuit chez le furieux, monsieur Samuel, aventure et frissons garantis !
Sam – Où voulez-vous en venir ?
Bruno(pressant) Le réceptionniste, il t’a pas raconté l’épisode de l’année dernière ?
Sam – Non.
Bruno – Et le garçon d’étage qui t’as amené jusqu’ici, il t’a pas fait un petit topo sur moi ?
Sam(se défend) Non ! Personne ne m’a rien dit ! « Fortan, cellule 14, tu dors jusqu’à demain ! » Point !
Bruno(agressif) Monte pas le ton avec moi ! Tu as dit que tu te ferais tout petit, alors baisse le nez ! (Samuel regarde quelques secondes Bruno les yeux dans les yeux, puis il laisse tomber et va s’asseoir sur son lit.) Je vais te dire qui je suis, moi, et on verra après si tu as encore envie de me faire la conversation… Le furieux, c’est un gars qui a un problème de nerfs. Ou de fusibles. Souvent ça disjoncte. A l’école, j’aurais pu faire des bons scores si j’avais pas collectionné les cartons rouges. Casser la gueule à un prof, ça fait une grosse tache dans le dossier.
Sam – Plutôt, oui.
Bruno – … Tu sais que tu as une tête de prof, toi ?
Sam – Je risque gros si je réponds oui ?… (Un temps.) Avant la prison, j’étais prof.
Bruno – Y a pas de sot métier. Alors comme j’ai foiré les études, j’ai fini magasinier. Et j’ai fait du foot le dimanche matin. Et j’ai épousé qui ?
Sam – Je ne sais pas.
Bruno – Chantal ! Hé, faut suivre, monsieur le professeur.
Sam – D’accord. Jusque là, c’est cohérent. Mais tous les Bruno qui épousent des Chantal ne finissent pas en Quartier de Haute Sécurité. Venez-en au fait. Le furieux ?
Bruno – … Avec Chantal, on s’est séparés. Elle au cimetière, moi en tôle. (Un temps.) Qu’est-ce que tu dis de ça ?
Sam – … Je baisse le nez.
Bruno – Ça fait huit ans. Et je suis pas prêt de sortir. J’ai des aggravations de peine, parce que je n’ai pas une conduite assez exemplaire.
Sam – L’année dernière ?
Bruno – C’est bien, tu suis, tu t’intéresses.
Sam – Obligé.
Bruno – L’année dernière, j’avais un codétenu… On s’est séparés aussi.
Sam (Il respire largement avant de demander :) Cimetière ?
Bruno – Hôpital. Commotion cérébrale, trois côtes cassées, et je te passe les détails.
Sam – Vous me racontez tout ça… pour le plaisir de me faire peur ? Si c’est pour que je me tienne tranquille, vous n’avez pas besoin de m’impressionner ; j’avais de toute façon l’intention de rester très tranquille.
Bruno – Le gars aussi était tranquille.
Sam – Dites le tout de suite si vous ne supportez pas les gens tranquilles ! Je peux faire l’effort de m’exciter, s’il n’y a que ça pour vous faire plaisir.
Bruno – Rien ni personne ne peut me faire plaisir.
Sam(L’angoisse monte.) Merde, c’est quoi, ce piège ?
.../...
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