| Cupidon et compagnie |
| Le prince charmant Une femme est allongée, endormie. Elle a une robe blanche et tient une rose sur son cœur. On entend la musique de la chanson : « Un jour mon prince viendra… »
Deux hommes entrent. Chacun porte une veste kaki, une gibecière et un fusil en bandoulière. L’un Il appelle sèchement : Rex !… Rex !… Où qu’il est passé, ce con là ? L’autre découvrant la femme Chut !… L’un Rex !!! L’autre Ta gueule, Gilbert ! L’un Quoi ? L’autre lui montre la femme. Un temps. Tous deux s’interrogent sur cette présence insolite. Tu connais ? L’autre La belle au bois dormant. L’un C’est ça. Et les sept nains sont planqués dans les fourrés ? L’autre J’ai dit « la belle au bois dormant », pas Blanche-Neige. L’un Pareil. L’autre Qu’est-ce qu’on fait ? L’un Reste naturel. Doit y avoir ce con de Roger quelque part avec son caméscope. L’autre M’étonnerait. Ça lui ressemble pas, ce genre de gag. Lui c’est peau de banane tarte à la crème. L’un inquiet tout de même Hé, René, tu verrais pas qu’elle soit morte ? L’autre Non, c’est comme un coma… L’un Comment ? L’autre Elle est dans le coma. Depuis des centaines d’années sans doute. Mais c’est pas un coma classique, style chambre d’hosto, branché de partout, et si tu en sors tu es moitié légume, tu mets un temps fou à t’en remettre. Non, là, pour guérir, il suffit d’un prince charmant qui l’embrasse, et paf, la belle ouvre les yeux en souriant et cinq minutes après elle fait le tour de la clairière en dansant, avant de partir à cheval. L’un Rien que ça ! L’autre Ouais. On croit que ça n’existe que dans les livres, mais… L’un René, le Pastis, même à bonne dose, ça fait pas halluciner ?… L’autre Non. Ça fait juste rater les lièvres. Dans le pire des cas, ça fait dégommer les chiens. L’un Pourtant c’est des conneries, cette histoire ! L’autre Pas sûr… L’un Un prince charmant, un baiser, et zou, à cheval ? L’autre Il paraît. L’un Et si moi je vais l’embrasser, dans un quart d’heure elle monte dans la R 18 ? L’autre Non. L’un Pourquoi ? L’autre Parce qu’après, faudrait vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Et ça, Maryvonne, elle sera pas d’accord. L’un Essaie, toi. T’es pas marié. L’autre hésite, un peu angoissé. Ben quoi, t’as peur qu’elle crie au viol ? L’autre Non, mais… L’un Tout ce que tu risques, c’est qu’elle se réveille pas. Ou qu’elle retombe dans les pommes en voyant ta tête. L’autre T’es con. L’un Allez, vas-y ! Emphatique : Pour une fois qu’une femme espère tes baisers… L’autre Il pose son fusil et va lentement près de la belle. Arrête… Va donc chercher ton chien. L’un Ah non, je veux pas rater ça. La légende dit que si c’est pas un prince charmant qui embrasse, le gars il est changé en crapaud. L’autre T’es con, Gilbert. L’un T’inquiète. Je te tirerai pas dessus. L’autre finit par se décider à poser une petite bise rapide sur le coin des lèvres de la belle, qui ne réagit pas. C’est quoi, ce baiser de papillon ? Mieux que ça, René ! Elle sent le camembert, ou quoi ? L’autre Non. Mais je vais pas non plus lui pincer le nez et lui souffler dans les bronches ! L’un Presque. Ce serait pas choquant : le prince charmant, dans l’histoire, il a quand même un côté secouriste. L’autre pose enfin ses lèvres sur celles de la belle, et reste collé quelques secondes. Ça fait ventouse ? L’autre se relève. Je voyais le coup que non seulement elle se réveille pas, mais en plus toi tu t’endors aussi ! L’autre voyant la belle toujours endormie Elle a le sommeil lourd. L’un Tu sais pas embrasser ! Laisse, je vais essayer. L’autre s’interposant Je le dirai à Maryvonne ! L’un Bon, alors on ne va pas rester là cent sept ans ! Au lieu de lui rouler des patins, on lui tire un coup de fusil au ras des oreilles, et si ça la réveille pas, on appelle SOS Médecins ! L’autre Tu es vachement poète, Gilbert. L’un Peut-être pas, mais j’ai le sens pratique !… L’autre embrasse encore la belle. René, là, tu profites ! L’autre à la belle Princesse, j’ai déposé mon arme devant tant de charme. Sous mes yeux émerveillés, par pitié il faut vous réveiller. L’un Arrête de frimer, René. L’autre Pour ce miracle, je m’agenouille… Je… L’un C’est risqué, les rimes en ouille. L’autre N’écoutez pas Gilbert, qui fait encore l’andouille. Regard. Et toc ! L’un Bon allez, ça va maintenant. Tu dis au revoir à la dame, on récupère mon chien et on rentre… Rex ! L’autre Adieu princesse… Il lui offre un dernier baiser… et la belle s’éveille enfin, faisant reculer les deux hommes d’effroi. La belle en s’étirant Mm… C’est vous, beau prince ? L’autre Heu… Sans doute. La belle J’ai dû vous faire attendre fort longtemps, un siècle peut-être, et j’en suis désolée. L’autre Non, c’est rien. A peine cinq minutes. La belle Quel est votre nom, noble cavalier ? Et votre titre ? L’autre Mon nom ? Mon nom, c’est… heu, Karl-Emmanuel de Vouvoushtein… L’un René, pour les intimes. La belle Serait-ce votre valet ? L’autre Voulez-vous que je le renvoie ? La belle S’il vous plait. Je ne saurai m’abandonner dans vos bras sous le regard lubrique de ce grossier paysan. L’un Et comment qu’elle te cause princesse, en plus ! Y a pas à dire : il est au point, votre numéro ! La belle De quel numéro parlez-vous, mon brave ? L’un Ça va ; plus vous en faîtes, moins j’y crois. Bon, en vrai, elle est où, la caméra ? L’autre Mais putain y a pas de caméra, Gilbert ! C’est la vraie belle au bois dormant ! L’un Et toi, tu es le vrai prince charmant ? Arrête, même aux galettes des rois, t’as jamais eu de couronne ! L’autre La chance tourne, mon gars ! Et puis tu es jaloux parce que moi je vais partir en carrosse vers mon château alors que toi tu vas rentrer en R 18 dans ton HLM ! L’un En carrosse ! Tu le prends où, ton carrosse ? T’as même pas de citrouille dans cette forêt ! L’autre La citrouille, c’est dans Cendrillon, Ducon ! L’un Tu m’énerves ! Il fait semblant de partir. Tu te débrouilles pour rentrer ! Pour sortir de la forêt, c’est simple : tu reprends tous les petits cailloux blancs que tu as semé jusque là. Fais gaffe à l’ogre, et bonjour à Mère-Grand ! L’autre retenant L’un Tout ça parce que ta Maryvonne, au lieu de faire la sieste en robe blanche au milieu d’une clairière, elle rêvasse en lisant Télé-Sept-Jours, avec des crayons entre les doigts de pieds pour faire sécher le vernis ! La belle qui commençait à s’ennuyer ferme Si je dérange, dites-le moi ; je me rendors et j’attends le prochain ! L’autre revenant précipitamment vers elle Pardonnez-nous, princesse. Mon valet Gilbert est très taquin. La belle La vie a dû beaucoup changer pendant mon long sommeil : les princes se font quereller par leurs domestiques, ils s’habillent comme des roturiers et ne présentent plus leurs hommages aux belles dames. L’un Ça, c’est sûr, vous n’allez rien reconnaître ! La belle Mais je suis prête à affronter tous les dangers. ... / ... |
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