| Les fabuleux |
Le sel et le poivre YANNICK - Blanc, raffiné, plein d'esprit, le sel devant les condiments tenait avec certain mépris des discours, des boniments, dont la teneur outrancière humiliait poudreux et huileux. Mais le sel, de toute manière, n'a pas à être mielleux. Le poivre en particulier, son fidèle accompagnateur à table comme au vaisselier, craignait le conservateur. « Voyez comme on me saupoudre, lui dit le chlorure de sodium, alors que vous, il faut vous moudre ! Qui de nous est gentilhomme ? Des doigts délicats me sèment, on vous écrase, on vous mouline. Point de palais où l'on ne m'aime. On craint vos grains comme des épines. Vous êtes noir, piquant, grossier, vous ramenez l'instinct sauvage dans les plus nobles et fins gosiers. Les poussières qui se dégagent de votre peau mal tannée font aux humains pire que des rhumes, si vous passez près de leur nez. Alors que moi, je rallume les regards des femmes évanouies. Avec vous, poivres et piments, je trouve dégradant et inouï de partager l'assaisonnement ! Nous ne sommes pas de la même race ! Je suis la richesse, la saveur. Ne venez pas gâcher mes traces, ni me souiller de vos couleurs ! » Ainsi jusque sur nos tables s'impose la raison du plus blanc. Le noir à coup sûr est coupable... De quoi ? D'être, et d'être troublant. Poivre et sel pourraient s'unir autant que l'huile et le vinaigre... Mais on n'a pas le même avenir quand on est blanc, quand on vit nègre. (Jean ponctue au piano, puis finit le verre d'eau.) Le clou Dans une caisse à outils, une vis tentait de consoler un clou meurtri et tordu sous les sévices d'un marteau violent et jaloux. Un arrache-pointe l'avait séduit, puis enlevé. Le secret fut percé par une vrille, à la pince à rivets le fait est arrivé, et celle-ci avec le pied de biche étant en cheville, en moins d'un tour la mèche fut vendue à la tenaille, et le marteau l'apprit dès que la scie le sut. Voilà le travail ! Notre clou infidèle enviait sa voisine, à qui un tournevis faisait tourner la tête. Dépité, enfoncé, prêt à finir en usine où à se laisser prendre par les premières pincettes, il n'en finissait pas de pleurer sur son sort. « Dire que j'ai un cousin qui soutient la Joconde ! Un père à l'Opéra planté dans le décor, des ancêtres installés dans des blessures profondes : la main gauche du Christ, c'est un de mes aïeux ! Me voilà écrasé comme une vulgaire punaise... Je ne prétendais pas devenir un grand pieu, ni me faire écraser par une clé anglaise... - Cessez de vous complaire en pauvre clou battu, interrompit la vis vertueuse (mais si, les vis ont des vertus !), votre existence n'est certes pas glorieuse, mais au lieu de gémir du marteau qui vous frappe, de ce poids du destin auquel nul clou n'échappe, au lieu de vous compter les coups sur la casquette, pensez donc un instant aux dégâts que vous faîtes ! Votre pointe acérée dans tous les bois se plante, vous fissurez les briques, vous éventrez les cuirs, et parfois dans les chairs vos percées sont sanglantes. Vous créez les douleurs que vous rêvez de fuir ! » Notre comportement est aussi discutable. Nous nous plaignons souvent que le sort nous assomme, sans nous préoccuper de ceux que l'on accable. L'homme est un clou pour l'homme. (Jean reste les bras ostensiblement croisés au lieu de jouer l'habituelle transition musicale. Ce silence perturbe quelque peu Yannick. Echange de regards. Yannick fredonne la petite musique qu'il attendait. Le pianiste ne bronche pas.) Grève surprise ? JEAN - Non. On change les habitudes. Vous aviez raison : une fable, huit mesures de piano, une gorgée d'eau, une fable, huit mesures de piano, une gorgée d'eau... il faut renouveler tout cela ! YANNICK - Et donc vous supprimez le piano ? JEAN - De temps en temps. YANNICK - Attention, vous sciez la branche sur laquelle vous êtes assis. Si vous estimez le piano superflu, moi je peux estimer le pianiste superflu ! JEAN - Estimez-moi comme vous voulez, mais il n'empêche qu'un peu d'audace, de nouveauté, de surprise, de modernisme... YANNICK - C'est vous qui parlez de modernisme ? JEAN - (Il se lève et se lance dans un étonnant numéro de volubilité.) D'ailleurs quand vous parlez d'estimer, je me demande toujours ce que vous entendez par là. De vous à moi, il ne me semble pas qu'il puisse s'agir d'estime, mais plutôt, si j'en crois mes feuilles de paye, d'estimation ! De très vague estimation ! Non non, je ne réclame pas d'augmentation, et je n'attends pas une quelconque promotion en disant quelques fables et en délaissant le piano, ce qui laisserait supposer une certaine supériorité de la parole sur la musique, ce qui serait certainement ridicule. Certes, vous êtes le patron, je suis l'employé, vous êtes l'explorateur, je suis le porteur, vous êtes le point d'exclamation, je suis la virgule, vous êtes... YANNICK - Respirez, respirez... JEAN - Mais enfin si je puis me permettre de participer quelque peu au renouvellement des idées sur ce type de spectacle, j'estime n'offenser personne ! J'estime ! J'estime, voyez-vous ! C'est comme hier, nos voisins sont venus prendre l'apéritif pour le dixième anniversaire de Rodilard, notre chat, nous discutions de choses et d'autres, enfin ma femme et les voisins discutaient de choses et d'autres, et je ponctuais la conversation de “ bien sûr ”, de “ ah, ça ! ” et de “ mm mm ”, d'ailleurs de façon tout à fait semblable à mes mesures de piano entre vos fables, hé bien tout à coup je me suis levé et j'ai tonné : “ Je ne suis pas d'accord ! ” Ça a jeté un froid. Ma femme m'a confisqué mon verre, madame Godichon a manqué étouffer avec sa cacahuète, mais enfin la soirée en fut tout de suite plus animée ! J'estime que mon intervention a été créative. YANNICK - Bien sûr... JEAN - Si on me laisse sortir de l'ombre, je suis capable de choses étonnantes, d'enrichir un dialogue, de faire rebondir une situation... YANNICK - Ah, ça ! JEAN - à la ville comme à la scène ! Voyez-vous, il m'arrive une sorte d'aventure personnelle, une métamorphose si j'ose dire : je deviens visible ! Voyez-vous ? YANNICK - Mm... JEAN - J'ai comme un sentiment confus de sortir peu à peu d'une certaine transparence. Je l'ai en quelque sorte ressenti la semaine passée. J'étais dans la rue, devant je ne sais quel grand magasin, je réfléchissais à ce que ma femme m'avait commandé d'acheter, la main légèrement ouverte devant moi comme pour mieux saisir ce qui manquait dans ma liste mal apprise, et c'est alors qu'une pièce de dix francs y fut déposée. J'y ai vu la preuve que quelqu'un enfin m'avait regardé avec compassion. Certes il y avait un léger malentendu, car en aucune façon je ne mendiais, mais... YANNICK - (Fort : ) Je ne suis pas d'accord ! (Jean reste un instant bouche bée. Yannick lui adresse un sourire forcé. Un temps.) JEAN - Vous n'êtes pas d'accord... Excusez-moi, je m'emporte, je m'emporte... Peut-être que je deviens un peu trop visible ! (Petit rire.) Je retourne à la transparence... (Il va au piano.) Mais pensez-y tout de même pour les prochaines fois : il faudrait moderniser ce spectacle. YANNICK - (Comme s'il constatait les dégâts : ) C'est fait ! (Jean se lance dans un morceau de piano léger et joyeux. On sent qu'il est comme libéré, et sa façon de jouer laisse à penser qu'il est parti pour un vrai récital et non un simple intermède. Yannick ouvre parfois la bouche pour l'interrompre, mais est aussi embarrassé par cette musique que par le flot de paroles qui l'a précédé. Au bout d'une bonne minute, il intervient enfin nettement : ) Jean ! (Un sursaut de Jean, donc une fausse note. Le morceau s'achève quelques mesures plus loin.) Merci ! JEAN - Voulez-vous que je vous dise... YANNICK - Non. JEAN - Ah... YANNICK - Ou alors, si cela peut vraiment apaiser vos ardeurs, juste une fable. JEAN - Une fable. C'est cela. Je vais dire des fables, vous vous asseyez au piano, vous faîtes ta la la lip pioum entre chaque, pas besoin de savoir jouer, essayons ! YANNICK - Quel modernisme ! (Il se résigne à s'asseoir au piano. Jean vient à l'avant-scène.) ... / ... |
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