Les trois singes
Page d'accueil
Comédies
Spectacles d'humour
Comédies musicales
Jeune public

Pour engendrer fortune et gloire,
il n'y a guère que deux recettes :
viser le trône ou le trottoir.
Ce n'est pas que j'entende par cette
alternative un peu brutale
vous faire prendre contre un roi les armes
et grimper sur son piédestal,
ni vous pousser à vendre vos charmes,
- quoique se prostituer auprès d'un souverain,
alliant ainsi les deux tactiques,
est un métier connu, qui vous sort du pétrin...
mais oublions la politique -
non, je voulais simplement dire
que si l'on court après l'argent,
il faut chez les puissants séduire,
ou bien flatter les pauvres gens,
complaire au peu qui donne beaucoup,
ou jouir du beaucoup qui donne peu.
Un exemple ? Pour vous, c'est cent sous !
Pour vous, Sire ? Un million ! Non, deux !
Pardon. Peu doué pour ce commerce,
je préfère vous offrir ma fable.
Ce n'est pas un métier que j'exerce
en parasite, ni en comptable.
Deux singes, que l'on prétendait artistes,
lors d'un cocktail mondain, comparaient leurs carrières.
L'un était populaire, l'autre plutôt élitiste,
mais tous deux en commun étaient bien riches et fiers.
Le premier se vantait de gouverner les foules,
de les faire exulter, se pâmer, se plier,
prétendait même les faire gonfler comme des houles
sous des briquets tendus, étoiles par milliers.
Il savait caresser dans le bon sens du poil,
pleurait, faisait le pitre, ou montrait son derrière,
et sur sa vie privée parfois jetait un voile
pour bâtir sa légende sur un fond de mystère.
Le second manoeuvrait dans un tout autre monde.
Il préférait les lions aux moutons et aux ânes.
Son art était sévère et sa pensée profonde,
du moins c'est l'impression qu'il donnait aux profanes.
Bien des gens choisissaient de crier au génie
plutôt que de risquer de paraître imbéciles.
Dès lors que par le roi son oeuvre était bénie...
Nul n'y comprenait rien, tous trouvaient cela subtil !
Les singes se méprisaient tout à fait cordialement :
“ Cher ami, quel talent ! J'adore ce que vous faîtes ! ”
se disaient-ils en choeur. Puis, chacun séparément,
ils marmonnaient : “ Tu parles ! Ça veut jouer au prophète !
Ça mystifie un prince, et c'est plein de subventions ! ”
Ou bien : “ Cet arriviste a l'odeur du public.
Il fréquente la haute, mais sans élévation ! ”
Et tous deux de trinquer avec force mimiques...
quand un troisième larron, pauvre, à peine invité,
vint donner son avis, sans qu'on lui demandât.
Il parla net et franc, prônant la vérité.
Les autres le toisèrent. L'étrange candidat
poursuivit sa diatribe, disant : “Ce qui m'étonne
le plus dans ce métier, c'est d'y voir tant de gens,
comme vous, qui y sont, qui même y fanfaronnent,
mais que cela n'étonne point. Des gens intelligents,
parfois, qui entretiennent ce malheureux divorce
entre loisir des masses et culture de l'élite,
au lieu de rechercher, avec talent et force,
la voie réconciliante pour laquelle je milite.
De façon populaire captiver les monarques,
et de façon princière toucher les roturiers,
ce qui revient au même - faut-il qu'on le remarque ? -
voilà pour un artiste la vraie gloire du métier.
C'est sa difficulté, et c'est son aventure,
c'est le risque souvent d'avancer en apôtre
au milieu d'un désert, ne trouvant en pâture
ni l'attention des uns ni l'entretien des autres.
Ici, ce n'est pas moi qui suis l'usurpateur.
Certes, je suis sans renom, presque sans compte en banque,
mais c'est vous qui de l'art êtes les prédateurs.
Vous êtes hommes d'affaires, moi je suis saltimbanque. ”
Un gorille passant à portée
débarrassa du trouble-fête
nos deux célébrités
quelque peu stupéfaites.
L'incident ne fut pas ébruité.
Le dîner fut charmant. Entre vedettes.

Retour "Ma vie, Mon oeuvre"